10:04 - jeudi juillet 19, 2018

Boire ou skier : la neige artificielle en question

Lu 2437 fois Philippe Boury 0 respond

Les vacances d’hiver débutent ce samedi 10 février. Certains d’entre vous en profiteront peut-être pour partir à la montagne, direction les pistes enneigées.

Mais si des stations ont déjà de la neige en abondance, ce n’est pas le cas partout. De plus en plus de communes d’altitudes ont recours à de la neige artificielle pour offrir aux vacanciers le maximum de pistes accessibles. Et c’est là que cela pose problème. L’utilisation des canons à neige est loin d’être sans conséquence.

Comment les stations de sports d’hiver en sont venues à compter sur la neige de culture pour assurer leur saison de ski ? Est-ce que le réchauffement climatique est passé par là ?

« Absolument. Avec le réchauffement des températures dans les Alpes, estimé entre 1,6 degrés et 2,2 degrés depuis 1950, on a une baisse de l’enneigement. Le phénomène s’est accéléré depuis la fin des années 1980. On est à 25 jours d’enneigement de moins en moyenne par an dans les Alpes. Face à cette raréfaction de la neige, les professionnels ont dû tracter de la neige pour essayer de maintenir leur activité, notamment dans les stations de sports d’hiver de moyenne montagne, celles qui se trouve en-dessous de 1 500 mètres d’altitude. Ce sont les plus menacées. Il y a des stations qui ont déjà dû abandonner leur activité d’hiver à cause des conséquences du changement climatique. »

Le recours à ces canons à neige n’est pas sans conséquence sur le cycle naturel de l’eau ?

« Aujourd’hui, on estime qu’à peu près un tiers des pistes des Alpes en sont équipées. Mais cela nécessite énormément d’eau pour produire de la neige artificielle. Un hectare de piste en neige artificielle représente 4 000 mètres cubes d’eau par an. C’est environ une piscine olympique. Sur une année entière sur les pistes en neige artificielle, on est à 28 millions de mètres cubes d’eau consommés chaque année par les canons à neige. C’est la consommation en eau potable d’un demi-million de Français. Cette eau issue des canons à neige ne se retrouve pas mécaniquement une fois la neige fondue dans le cycle naturel. On a une déperdition d’environ 30% du taux d’eau par sublimation, quand elle passe à l’état gazeux et se transforme en neige artificielle. En termes de quantité cela pose des problèmes. En termes de qualité également puisque c’est de la neige artificialisée dont le pH est modifié. On utilise des additifs dont les effets sur la santé ne sont pas encore tout à fait clarifiés, ce qui peut soulever quelques enjeux de santé. Ces canons à neige sont alimentés bien souvent par des retenues collinaires qui sont construites spécifiquement pour la production de neige. C’est de l’eau qui se retrouve entraînée dans ce système de canons à neige en quantité considérable et qui est donc sortie de son cycle naturel. Cela perturbe tout le fonctionnement hydrologique. L’eau est stockée et utilisée dans des endroits où elle ne devrait pas l’être, à des endroits où elle aurait coulé autrement. Cela implique tous les impacts que l’on peut imaginer au niveau des étiages ou des cours d’eau, notamment dans le bassin versant. »

Cela met également en lumière les conflits d’usage ?

« Toutes ces réserves locales en eau potable sont utilisées pour les canons à neige. Cela pose des questions éthiques au niveau de l’usage de l’eau, notamment en milieu alpin où les usages sont multiples, de l’usage domestique en passant par l’agriculture, l’hydroélectricité. Et il y a la question de la biodiversité. Un étiage trop bas dans les rivières va mettre en péril les milieux naturels. Il est indispensable de réfléchir à la préservation de cette ressource. Des soucis de répartition vont créer des problèmes au niveau de la biodiversité. Est-ce que la priorité collective est celle d’avoir de la neige artificielle pour les sports d’hiver ? »

Il y a nécessité pour les stations de se réinventer ?

« Tout à fait. Une bonne solution serait certainement de penser plus localement, de sortir de cette logique de marché. Il faut aller sur des priorités collectives, sur des analyses géographiques locales en lien avec les territoires, avec la participation de tous les acteurs liés à l’eau, allant des agriculteurs en passant par les consommateurs ou les professionnels des sports d’hiver. C’est important que chacun y retrouve un équilibre. Mais l’eau est avant tout un bien commun et doit être gérer en tant que tel. »

En quoi est-ce révélateur de notre rapport à l’eau et à son utilisation, et à la place de l’eau dans la société ?

« C’est révélateur dans le sens où là, l’eau est considérée comme un bien économique, elle est utilisée dans le cadre d’une logique de marché. Or l’eau est un bien commun et devrait être pensé en tant que tel, collectivement, on devrait respecter son utilisation, le cycle de l’eau dont elle est issue. Actuellement ce n’est pas le cas avec l’utilisation de canons à neige. Et d’autant moins dans un contexte de pénurie hydrique. »

Cette question du choix à faire entre boire ou skier est à retrouver sur Bastamag, en partenariat avec France Libertés, dans une série de reportages et d’enquêtes sur les enjeux de la gestion de l’eau et des sols dans le contexte du réchauffement climatique.

Pour aller plus loin :

 

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Philippe Boury
Au début des années 80, Philippe Boury s’est lancé, comme tant d’autres, dans l’aventure des radios libres. Il a ainsi participé, de la banlieue lyonnaise à la région parisienne, à la vie de radios militantes, ouvertes sur la société, soucieuses d’être le reflet de la vie locale, culturelle, politique et associative. Militant associatif lui-même, il a toujours souhaité mêlé ses engagements à sa passion de la radio. C’est donc tout naturellement qu’il a choisi de rejoindre l’équipe de Fréquence Terre, dont il partage les intérêts : survie de la planète, sensibilisation à l’écologie, information sur le développement durable.

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