12 décembre 2018

L’accès à l’eau est un droit humain fondamental reconnu par l’ONU depuis 2010. En France, les coupures d’eau sont interdites par la loi depuis 2013, une interdiction validée par le Conseil constitutionnel deux ans plus tard.  Mais les multinationales ont encore eu recours à cette pratique après 2015, plongeant les usagers dans une profonde détresse économique et sociale.

Une étude vient de paraitre, publiée par France Libertés et la Coordination Eau Ile-de-France. Elle révèle l’aspect inhumain de ces coupures et réduction de débit d’eau.

C’est vous Marie Tsanga Tabi qui avez rédigé ce rapport pour les deux ONG. Vous vous êtes appuyés sur les quelques 1200 témoignages de familles victimes de coupures d’eau reçus par la Fondation entre 2014 et 2017. Quels sont les profils des foyers concernés ?

« Les ménages sont en bout de chaîne du processus de recouvrement des impayés. Ce sont des ménages dont le dernier recours était de chercher une solution auprès des deux ONG. Les profils qu’on retrouve sont des profils plutôt problématiques. 75% des ménages de l’échantillon sont en situation de grande précarité ou de fragilité socio-économique. 71% ont des enfants. 70% de ces ménages sont des parents ou des personnes isolées. De manière très générale, ce sont plutôt des ménages dont les situations d’impayés sont problématiques. »

© irstea

Comment expriment-elles les difficultés rencontrées face à cette absence d’eau ou ces réductions de débit ?

« De manière générale, la coupure est plutôt vécue comme une expérience traumatisante, à la fois sur le plan psychologique que sur le plan moral. C’est même vécu comme un choc. Un exemple de verbatim de quelqu’un qui a été coupé : “Accidenté en moto depuis juin 2013, je suis depuis en soins et en reconversion professionnelle, après avoir été reconnu travailleur handicapé. J’ai obtenu un logement social. On m’a coupé l’eau sans préavis, ni lettre. Je suis resté sans eau pendant près d’un an et demi, car je ne pouvais pas payer la réouverture du compteur. Ce problème était devenu énorme. J’allais chercher de l’eau dans des bidons. Cela me prenait beaucoup de temps, d’énergie et d’essence. J’ai supporté le regard des voisins, de mes amis. Puis la dépression… les odeurs quand il n’y avait plus d’eau et que je n’avais plus d’essence pour aller en chercher.” Voilà un exemple de récit qui rend compte du vécu de la coupure. »

Vous parlez de traumatismes… Concrètement, quel est le quotidien de ces familles ?

« Le quotidien, c’est simplement de se retrouver sans eau et d‘être dans le désarroi le plus complet, parce qu’on a plus d’eau pour satisfaire ses besoins essentiels, besoins sanitaires, boire de l’eau, les besoins en hygiène. Il y a plusieurs personnes qui disent, “mon foyer a besoin d’eau pour les besoins de la vie courante. Sans elle, ma vie s’arrête”. C’était vraiment un appel au secours. On a beaucoup de verbatim qui disent, je ne sais plus quoi faire, je suis au bord de la rupture, j’ai besoin d’aide. »

Ces familles racontent aussi les relations qu’elles ont eu avec leur distributeur d’eau.  Qu’est-ce qui en ressort ? (indifférence… aspect inhumain des coupures d’eau… vulnérabilité des victimes…)

« Le défaut de prise en charge, que ce soit pour des litiges, ou pour ces conditions sociales dégradées, est lié au fait que la prise en charge relationnelle est difficile pour les agent des services qui sont en contact avec ces personnes. Le vécu du relationnel, pour beaucoup, il en ressort de l’indifférence du distributeur vis-à-vis de la situation des ménages. Pour d’autres c’est de la violence relationnelle. Cette violence est liée au fait qu’il y a de la dureté, un manque de considération, un manque respect. Ou a alors c’est une prise en charge minimaliste. Il y a très peu de situation où il y a une relation bienveillante vis-à-vis des ménages. »

Et vous pointez aussi que couper l’eau aux ménages les plus précaires participe à leur exclusion sociale ?

« L’eau, qui est un bien essentiel et est aussi un service public. L’une des missions du service public, même si pour l’eau c’est un service public marchand, est une missions de cohésion sociale, donc de maintien du lien social avec les usagers du service d’eau. Pour les ménages, dont la durée de coupure est longue, et ceux qui se sont carrément retirés du service parce qu’ils ne pouvaient pas régler leur facture, cela correspond à une exclusion du service public. De ce point de vue là, cela interroge la capacité des services d’eau à pouvoir maintenir le lien social avec les ménages, et à tenir compte du fait que l’eau est un bien essentiel, vital, fondamental. On ne peut pas penser vivre sans eau. »

Pour aller plus loin :

 

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=mOqe2_DaDGo]

 

Philippe Boury

Philippe Boury

Au début des années 80, Philippe Boury s’est lancé, comme tant d’autres, dans l’aventure des radios libres. Il a ainsi participé, de la banlieue lyonnaise à la région parisienne, à la vie de radios militantes, ouvertes sur la société, soucieuses d’être le reflet de la vie locale, culturelle, politique et associative. Militant associatif lui-même, il a toujours souhaité mêlé ses engagements à sa passion de la radio. C’est donc tout naturellement qu’il a choisi de rejoindre l’équipe de Fréquence Terre, dont il partage les intérêts : survie de la planète, sensibilisation à l’écologie, information sur le développement durable.

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