21 octobre 2018

« Quand la nuit porte conseil » : citations, proverbes, paroles de vie, coutumes, légendes, croyances populaires du monde entier, débats sociétaux… proposés par Pierre Guelff.

 

Dans « Littérature sans Frontières » du 13 mars 2016, j’avais présenté l’ouvrage « Chouette, un conflit ! » de Nathalie Legros, livre illustré et comportant de nombreuses citations paru aux Éditions Chronique Sociale.

Outre les auditeurs, la consultation du podcast à près de 2 000 reprises prouve l’intérêt pour cette approche qui se voulait un « changement de perspective et une transformation ».

Parallèlement à son métier d’ingénieure en aérospatiale, l’auteure est médiatrice et elle vient d’écrire un texte poignant d’une douzaine de pages sous le titre « Joie Post-Traumatique » :

 

« L’histoire est celle d’une maman et de trois enfants, projetés dans un inconnu

menaçant, dans le hurlement de la tôle froissée et la douleur du silence. Trois

tout jeunes enfants débordant d’énergie. Une maman sous pression. L’histoire

d’un accident. De l’illusion du contrôle perdue sur la route turbulente de la vie.

Explosion d’une bombe à fragmentation. Vies cassées en mille morceaux.

Fragments de vie, d’amour, de peur éparpillés à tout vent. Peu à peu,

courageusement, les rassembler et reconstituer le puzzle. Patiemment. Prendre

du fil et une aiguille et recoudre, reconstituer l’ensemble. Découvrir que l’image

qui prend forme est plus nuancée, complète, colorée et vivante. Découvrir qu’au-delà

de la douleur et de la peur, il y a quelque chose de joyeux.

Cheminer à la rencontre de la confusion et de la violence, de la paix et de la mort,

du silence et de l’espace, de la douceur et de la joie. Pas à pas. »

 

Pas à pas. Ce texte bouleverse et, en exclusivité, les auditeurs de « Fréquence Terre » et de ses radios partenaires peuvent le découvrir sur le site www.frequenceterre.com au bas de la présente chronique.

 

Certes, de multiples questions se posent sur cette « joie post-traumatique » annoncée, mais, personne, selon moi, ne reste indifférent face à pareille lecture. À vous de juger.

 

Nathalie Legros

Joie Post-Traumatique

                                     par Nathalie Legros

Prologue

 

Boucler la boucle. La naissance et la mort sont deux extrémités d’une boucle. La

fin est le début et le début la fin. Le trait encercle le mystère de la vie, précieux,

gourmand, farceur. Dans ce cercle, rechercher le centre. Cet endroit à partir

duquel je rayonne. Le centre à l’intérieur. Dans mon intérieur vivant, de chaire et

d’os, d’esprit et d’espoir, de joie et de colère.

L’histoire est celle d’une maman et de trois enfants, projetés dans un inconnu

menaçant, dans le hurlement de la tôle froissée et la douleur du silence. Trois

tout jeunes enfants débordant d’énergie. Une maman sous pression. L’histoire

d’un accident. De l’illusion du contrôle perdue sur la route turbulente de la vie.

Explosion d’une bombe à fragmentation. Vies cassées en mille morceaux.

Fragments de vie, d’amour, de peur éparpillés à tout vent. Peu à peu,

courageusement, les rassembler et reconstituer le puzzle. Patiemment. Prendre

du fil et une aiguille et recoudre, reconstituer l’ensemble. Découvrir que l’image

qui prend forme est plus nuancée, complète, colorée et vivante. Découvrir qu’au-delà

de la douleur et de la peur, il y a quelque chose de joyeux.

Cheminer à la rencontre de la confusion et de la violence, de la paix et de la mort,

du silence et de l’espace, de la douceur et de la joie. Pas à pas. A chaque instant,

avancer dans la simplicité naturelle de ce qui se présente. Se laisser bousculer,

tout en dessinant patiemment la trame de la vie qui se déroule. La tisser des fils

colorés de la confiance et du doute, des fils doux de simples gestes quotidiens,

des fils rugueux des crises et traumatismes.

Prendre de la hauteur et contempler la création.

Sourire et remercier.

 

  1. CONFUSION

Il m’a fallu des années pour trouver mon centre. Ce point fulgurant, d’énergie et

de force, de clairvoyance et de douceur, de foi et de détermination, de pleurs et

de rires, de vie et de mort. Intégrée. Me voilà intégrée. Prête à mourir. Prête à

écrire. A rire et à danser. A tout perdre et en perdant tout, à tout gagner.

Ce jour-là, je suis aspirée dans un tourbillon étoilé d’étincelles, trempée de

lumière. Littéralement aspirée vers le haut. Pas comme un ascenseur, rien à voir.

L’ascenseur est une boîte qui monte et qui descend. Je parle d’une autre

dimension verticale : plutôt celle de la croix ou du tronc de l’arbre. Quelque chose

de très organique, qui relie le ciel et la terre, avec naturel et fluidité.

Un déchirement se produit, comme si ce monde était une scène de théâtre, et

soudain un acteur traverse la toile de fond et se retrouve de l’autre côté du

décor. La mort n’est pas un précipice. Une disparition soudaine, inexpliquée, une

rupture totale, une absence terrible. Notez que ça, ça arrive même sans la mort.

Parfois, quelqu’un part, et ne revient plus jamais. Ou cette personne est là, mais

elle cesse de vous parler. Ou elle vous parle, mais son cœur n’y est plus.

Je rêvais d’être pasteur. Celui qui transmet la bonne nouvelle, qui prononce les

bonnes paroles. ‘Bonnes’ parce qu’elles sentent bon, sonnent juste et qu’elles

élèvent les coeurs et les esprits. Je suis devenue ingénieur, celui qui fabrique et

fait fonctionner les fusées, les navettes spatiales, les avions. Le point commun ?

L’exploration de l’espace. Le pasteur explore l’espace intérieur. L’ingénieur

s’occupe de l’espace extérieur.

Grande confusion dans ma vie. Chaos même. Que je vais tenter de vous raconter :

plonger puis sortir du chaos, pour y retourner de plus belle, et ainsi de suite.

Jusqu’à trouver le centre, le rythme.

Les moments sont précieux dans la vie où le regard bascule. Les choses vous

apparaissaient sous un certain jour, habituel et prévisible, et soudain, la lumière

change, un élément de la situation disparait, quelqu’un se déplace. Une autre

réalité apparaît. La même et une autre. Simultanément.

 

Un jour, une psychanalyste m’invite à me coucher sur le divan plutôt qu’à

m’assoir dans le fauteuil comme d’habitude. Une fraction de seconde et un

minuscule changement de position. TOUT se transforme. Parler à un être humain

devient parler au plafond, c’est-à-dire à personne. Sans regard bienveillant pour

me rassurer et me renvoyer un écho épuré de mes paroles. Je sème les mots, je

les projette vers le haut, et les regarde retomber ça et là. Au fil des séances, j’en

viens à me parler à moi-même. Parler, m’écouter, me répondre. Une sorte de

dialogue s’installe, entre moi et moi, entre moi et l’univers. Peu à peu, la limite

entre moi qui parle, moi qui écoute et moi qui me répond s’estompe. Je deviens la

même personne. Je m’intègre, en cercles successifs.

 

Le bleu du ciel. Implacable.

La chaleur dorée. L’agitation désordonnée.

Le tourbillon ascendant des pensées.

Les cellules s’orientent vers le décrochage.

Elles se déforment et se tendent.

Jusqu’à l’inévitable rupture

Au déchirement dans un vacarme

Un bruit de maux couverts

De demi-maux mal reconnus

Des fleurs de maux

 

  1. VIOLENCE

 

Une histoire. Raconter une histoire, qui a un fil. Sinon, ça ne fera qu’ajouter du

chaos à la vie. Pourtant c’était bel et bien la confusion qui régnait. Si je le

dissimule sous un semblant d’ordre, je vous trompe, je vous berne, je vous

conforte dans une illusion d’harmonie ou de contrôle.

Volcan au bord de l’éruption. Toute cette lave à l’intérieur, qui vient de très loin,

des tréfonds sombres de la terre, qui s’accumule et fait pression. Un jour,

l’éruption est là. Elle peut se produire à tout moment, en toute circonstance,

même au volant d’une voiture, roulant sur l’autoroute à vive allure. J’ai envie de

dire : ‘attention, elle est là, cette violence, juste sous la surface. Mieux vaut la voir,

la regarder les yeux dans les yeux, faire connaissance, se relier à elle, l’approcher,

l’apprivoiser. En dehors d’une crise.’

Raconter ‘ce jour-là’.

Celui de l’accident.

Ce qui se passe dans la voiture ce jour-là, c’est un accès de violence. Disons les

choses comme elles sont. Un geste brutal pour faire obéir les enfants, tous les

trois assis sur la banquette arrière. Des enfants forcément pleins de vie,

débordants d’énergie, à l’étroit dans l’espace intérieur de la voiture. Un geste qui

m’échappe. Quelque chose me traverse. Une force m’intime de me tourner vers

l’arrière. Je lui obéis. Immédiatement. Sans réfléchir. Brutalement.

Dramatiquement. Le volant suit docilement mon mouvement. Il entraine la

voiture, qui dévie de sa trajectoire.

C’est une période de ma vie où je n’ai pas encore appris à reconnaître, à accueillir,

et à apprécier la réalité telle qu’elle est. De sorte que je vis constamment en

porte-à-faux, entre cette réalité réelle et le fantasme d’une réalité imaginaire,

désirée ou redoutée. La réalité réelle, à ce moment-là, c’est trois enfants en

besoin de grand air et d’espace dans une voiture roulant sur une autoroute et

une maman au volant fatiguée, agitée par de multiples questions existentielles et

conflits intérieurs.

 

Par un geste incongru, je mets en danger la vie de mes enfants et la mienne.

Jeter par terre un vase en Crystal et le voir exploser en mille morceaux. Un pavé

dans la marre. Comme si un geste pouvait ramener les choses à un cours plus

favorable. Comme si je contrôlais la trajectoire de la réalité, à la façon de celle

d’une fusée. Version mécaniste du monde : une action par ici, parole ou geste, et

je dévie le système par là. Mécaniste et déterministe.

Mon geste est mu par le besoin viscéral de rétablir le calme. Il s’impose dans la

voiture pendant quelques secondes. Le temps de voir la route se mettre à danser.

Sous nos yeux. De ressentir le poids de la voiture passer de gauche à droite et de

droite à gauche, à la façon d’un patineur. Dans un mouvement de plus en plus

ample. Le temps de comprendre le drame qui se rapproche. Incrédulité et terreur.

Quelques secondes de silence radical, et une fulgurante leçon de vie : ‘ne cherche

pas à manipuler la réalité, ou c’est elle qui te manipulera’. Il n’y a plus qu’à prier.

Se relier à l’univers. Abandonner l’idée d’influencer le cours des choses. Accepter

de me sentir engloutie dans un mouvement qui me dépasse. Quelque chose de

terrible est sur le point de se produire : la chose ne s’est pas encore produite,

mais déjà, elle s’inscrit dans ma conscience, dans mon corps.

Permettez que j’avance à petits pas dans cette histoire.

 

Avant. Après.

La limite est franchie

Avant, la proximité de la vie

Après, la proximité de la mort

Deux faces d’une réalité. Insaisissable.

Avant, volonté de forcer les idées, la vie

Après, ouverture au cours des choses

Qui s’imposent à l’ombre de la mort

Maîtrise et contrôle n’ont plus cours

A la merci de l’histoire. De la vie

Totalement vulnérable

 

  1. PAIX

 

La paix est une pratique. On fait la paix. Comme on fait l’amour. D’une certaine

façon, la paix, tout comme l’amour, est reçue à la naissance. Elle fait partie de

notre équipement d’être humain. C’est le potentiel qui nous est donné, comme si

on disposait d’un petit sac de graines de paix et d’amour. A nous de trouver un

sol accueillant et fertile où les semer, de porter ensuite attention aux tiges fines

et fragiles sortant de terre, de les nourrir et de les protéger du soleil. La paix et

l’amour se cultivent.

Puisse chacun trouver sa pratique de paix, et s’y engager joyeusement. Peut-être

n’est-il pas nécessaire de souffrir, de mettre sa vie en jeu, ni celle de ses enfants,

pour en découvrir l’importance.

J’ai grandi en partie dans la maison de mes grands-parents, dans la campagne

Ardennaise, là où les collines sont couvertes de bois et les pâtures occupées par

les vaches laitières. Située sur le trajet de la dernière offensive allemande de

l’hiver 1944. Mon arrière-grand-mère nous interdisait de jouer dans la cabane au

fond du jardin, redoutant la présence de grenades non explosées. Un grand-oncle,

arrêté pour résistance, est mort dans un camp de détention allemand.

‘Seigneur, fais de moi l’instrument de ta paix.’ Saint François d’Assise

En décembre 1944, la maison est habitée par une jeune femme nommée Rose.

L’hiver est rude et la neige recouvre le pays. Une colonne de blindés allemands

traverse les Ardennes, passant à quelques mètres de la maison, en contrebas.

Personne ne s’attendait à une offensive allemande. La confusion domine,

renforcée par le brouillard et le froid glacial. Les bois alentours pullulent de

résistants belges, de soldats américains ou anglais, et de tout jeunes soldats

allemands. Rose est seule dans la maison, à la tombée de la nuit, la veille de Noël,

quand deux soldats y trouvent refuge. L’un, blessé, est soutenu par l’autre. Tous

les deux sont épuisés et transis de froid. Le brouillard a l’avantage de diluer les

frontières, d’estomper les différences, de dissoudre les camps. Parfois, le

brouillard est une bénédiction, un épais rideau qui amorti le bruit, ralenti le

mental, dépouille de tout point de repère. Rose s’occupe de ces deux hommes.

Elle les introduit dans la maison. Ils s’asseyent autour du poêle dans la cuisine.

 

Elle les nourri et leur prodigue les soins nécessaires. Tout se passe en silence,

dans une sorte d’appréciation de la réalité, sans jugement, sans colère ni peur. En

paix. Après quelques heures, ils quittent la maison. L’histoire dit que l’un est un

jeune allemand, et que l’autre, blessé, est un vieil officier anglais. A l’image d’un

père et son fils, reliés et séparés. Deux êtres humains, de part et d’autre de la

ligne de front.

Ils sont en paix, tous les trois, pendant ce moment, dans la cuisine chauffée par le

poêle à bois, dans la maison isolée à la lisière de la forêt noyée dans le brouillard,

recouverte de neige. Souvent, paix est opposé à guerre. Chercher la paix revient

alors à éviter le conflit, ou à le résoudre s’il est présent. Et si la réalité était plus

nuancée et subtil e? Et si nous portions chacun cette possibilité de paix au plus

profond de nos êtres en toute circonstance, même au coeur du conflit? Et si nous

pouvions l’activer à tout moment ? Ils sont en paix tous les trois, malgré la guerre,

car à ce moment précis, ils se sentent libres d’agir comme des êtres humains,

d’éprouver de la gratitude l’un envers l’autre. Ils vibrent sur la même fréquence,

alignés avec les lois humaines, dans le respect de la vie.

 

” Ce à quoi l’on résiste persiste, et ce que l’on embrasse s’efface ” Carl Jung

Ce jour-là, sur l’autoroute, je porte en moi de nombreux conflits. Entre mon coeur

et ma tête. Entre l’ingénieur et le pasteur. Entre la mère et la femme. Entre le

monde et moi. Entre moi et les femmes des générations passées. Vision divisée et

fragmentée du monde. Les uns contre les autres. Moi, seule, au milieu, tiraillée,

bousculée dans les remous de ces courants divergents d’émotions, de pensées,

d’envies, de besoins. Pourtant je résiste, refusant de voir, de sentir, de toucher

ces conflits. Je me projette dans une réalité harmonieuse imaginaire. Avec

détermination et conviction, je joue le jeu de la paix, comme Polyanna joue le jeu

du contentement. En prétendant être en paix, je crois l’être réellement, renvoyant

dans l’ombre toute une partie de mon univers. Dans cette réalité idéale

harmonieuse et logique, un geste posé pour ramener l’ordre rétablit l’ordre.

Un moment en dehors du temps où tout n’est plus qu’obscurité, secousses

violentes, bruit fracassant, et sombre odeur de mazout. Quelques secondes qui

pourraient être une vie entière : suspendues hors du temps habituel. Dans un

temps résolument vertical. Un puissant ‘ici et maintenant’. Totale présence

requise. Un appel impérieux à n’être nulle part ailleurs.

La voiture immobilisée, j’ouvre les yeux. Désolation. Je me retourne : où sont les

enfants ? Quelques secondes plus tôt, ils étaient tous les trois sur la banquette

arrière, gigotant, discutaillant, rigolant et échangeant leurs jouets. Ils n’y sont

plus.

Je ne ressens les émotions qu’à travers une sorte de brume « amortissante ». Je ne

suis pas frappée de plein fouet par l’angoisse, la panique, la colère contre moi-même.

Au contraire, dans une clarté limpide, je vois comment j’en suis arrivée là,

et quoi faire maintenant que j’en suis là. Une clairvoyance fulgurante, doublée

d’un profond détachement : peu importe les résultats de mes gestes, l’important

est de les poser, précisément et au plus vite. En l’occurrence, chercher les

enfants, les mettre à l’abri, les soigner et les rassurer.

L’être humain est équipé pour ce genre de situations. C’est une découverte que

j’aime partager. Dans ce moment de désolation, je découvre des ressources que

je ne soupçonne pas. Courage. Capacité d’agir malgré la détresse et la douleur

physique. Gentillesse et chaleur des gestes et des paroles d’automobilistes

inconnus. Permettez-moi de le répéter : nous sommes équipés pour cette vie. Et

d’en faire une invitation à la confiance et au courage d’être soi-même.

Je trouve d’abord Julien, le plus jeune. Il est encore dans son siège d’enfant, qui

lui-même a basculé dans le vide de la voiture renversée. En le libérant de sa

ceinture, je croise son regard flou et perdu. Mon Dieu, pourvu qu’il ne devienne

pas fou… Il est vivant. Un peu de sang coule sur son visage. Je le prends tout

contre moi et le serre très fort. ‘Viens, on va chercher les filles’.

La carcasse de voiture est immobilisée sur la bande d’arrêt d’urgence. Où sont les

filles ? A quelques dizaines de mètres, je distingue une petite silhouette étendue

sur le tarmac brûlant. On accoure. Sophie est inconsciente. Je m’agenouille

auprès d’elle, Julien dans les bras. Elle reprend connaissance, éclate en sanglots

et du haut de ses quatre ans, nous regarde dans un nuage de terreur. Je la

caresse et lui parle doucement : ‘Sophie, c’est juste un accident, ne t’en fais pas,

on va tous se retrouver à l’hôpital’. Tous ?

Le soleil brule, haut dans un ciel parfaitement bleu de la mi-août. La chaleur

venue du ciel entre en collision avec la surface noire et goudronneuse de la

route, alourdie plus encore par une odeur âcre de mazout. Les voitures

continuent à défiler le long de l’autoroute. Certaines se sont arrêtées pour nous

porter secours. Les ambulances commencent à arriver. Je crie : ‘il manque un

enfant, il faut trouver Mia’.

 

Les mots ne sont rien

Que sont-ils dans cette immensité de larmes ?

 

  1. MORT

 

Ce matin-là, celui de l’accident, je suis plongée dans un cours d’Histoire de la

Philosophie. Nous habitons la campagne et j’étudie sous le toit, dans la

tranquillité d’un petit village vivant au rythme des travaux des champs. A

quelques kilomètres, les enfants s’amusent avec d’autres enfants, à dessiner et à

peindre, à explorer et à représenter leurs perceptions du monde.

Ce matin-là, j’arrive au chapitre de la mort. Mentale exploration de la sagesse des

anciens. Platon : “[La mort], est-ce autre chose que la séparation de l’âme d’avec

le corps ? On est mort, quand le corps, séparé de l’âme, reste seul, à part, avec

lui-même, et quand l’âme, séparée du corps, reste seule, à part, avec elle-même.”

Jouissance dans la manipulation des idées. Intellectuelle ivresse. Kierkegaard : ‘ …

à l’homme animé de sérieux, la pensée de la mort donne l’exacte vitesse

à observer dans la vie, elle lui indique le but où diriger sa course’.

Jouer avec le concept de mort. Jongler avec ses représentations. Je m’envole,

nourris intensément la pensée. Perds pied. Sensation désagréable à l’intérieur :

quelque chose m’échappe. Vers midi, je me détourne de mes cours et m’en vais

chercher les enfants. Quelques heures plus tard, la théorie fait place à

l’expérience. Travaux pratiques. Comme par hasard.

Les deux petits sont vivants. Je les touche, les caresse et les rassure. Je ne dirais

pas qu’ils sont sains et saufs tant leurs corps sont meurtris et leurs regards

absents ou désespérés. Déjà, les secouristes sont à leurs chevets. Je confie Julien

à une ambulancière et Sophie au soin des secouristes, qui l’installent sur une

civière.

 

On cherche Mia. Quelqu’un découvre enfin son petit corps projeté sur le talus

dans les broussailles. Mon Dieu, merci de l’avoir protégée ! Lorsque j’arrive,

quelqu’un me dit ‘ne vous en faites pas, elle est vivante, croyez-moi, son cœur

bat’. Pourtant, ce que je vois c’est surtout une immobilité totale et un profond

silence : signes de l’absence de vie. Une jolie petite fille toute blonde, six ans de

vie, étendue sur le dos dans l’herbe, comme si elle contemplait tranquillement les

nuages. Les médecins-urgentistes arrivent, s’activent auprès d’elle.

Immédiatement, ils l’intubent, et l’embarquent vers l’hôpital le plus proche. Les

petits sont emmenés ailleurs, dans une autre clinique, pour mobiliser le plus de

ressources possible autour de notre sauvetage.

Au bord de l’autoroute, dans la fournaise de l’été, il ne reste plus que moi. Je suis

seule avec quelques policiers, ambulanciers et curieux. Je cours sans plus savoir

où aller, quoi faire, ni qui réconforter. Quelqu’un m’arrête et verse un liquide froid

sur ma main explosée. C’est là que le choc se produit. Dans une fraction de

seconde, je perçois l’étendue des dégâts. De plein fouet je suis frappée par la

douleur et le désespoir. Je sens mon corps qui lâche.

Immobile. Ma vie en mille morceaux. Debout. Sans plus rien à faire. Menace d’être

engloutie par une gigantesque vague de souffrance et de douleur physique. Elle

est là, sur le point d’éclater. Je ne sais pas nager dans cet océan de désespoir.

Personne ne m’a appris à surfer. Je suis petite, exposée, sans défense. Minuscule.

Je voudrais disparaître. Ce n’est pas une vague, c’est le monde qui s’écroule, se

condense, se ramasse en un point. Tout s’obscurcit. Le bruit de l’autoroute

s’estompe. De même que l’odeur de mazout. De même que la chaleur brulante.

L’espace devient silencieux.

Une couverture de silence, comme une couche épaisse de neige amortissant le

bruit. Je m’élève au-dessus du bruit. Quelque chose se passe dans une dimension

verticale, dans l’immobilité et le silence. Je perds pied, je perds le contact avec la

terre. Je me sens soulevée et propulsée vers le haut. Les émotions disparaissent,

de même que l’odeur. Tunnel sombre, puis de plus en plus lumineux et coloré.

Passage éclatant. Le mouvement vers le haut s’accélère, la lumière blanche se

transforme en pluie d’étincelles multicolores. Je me sens aspirée. Soudain freinée :

quelque chose intervient et contrarie le mouvement ascendant. Je ne peux le

décrire que comme deux mains qui s’emparent de mes deux pieds. Quelque

chose, peut-être une voix, me dit : ‘non, pas là-haut, tu restes ici ’.

Alors, j’ouvre les yeux. Je vois, je sens et j’entends. Le talus, la crasse noire

partout, l’odeur de mazout, la morsure du soleil. Je vois et me dis : ‘non, pas ça,

pas là’. Cette pensée me libère de la contrainte de mon poids d’être humain

retenu par la gravité. Je m’élève à nouveau dans le tunnel de lumière. A nouveau

ma course est freinée par deux mains qui saisissent mes pieds. Impérativement.

‘Tu restes là’. J’ignore combien d’allers retours se produisent.

Finalement, je lâche, j’abandonne la résistance. J’ouvre les yeux : je suis allongée

dans une ambulance, un masque à oxygène me couvre le visage. Il empêche mes

larmes de couler.

‘Les épis de blé, au moment où ils subissent la tempête, s’inclinent ; mais ils ne

sont pas brisés. Après la tempête, ils relèvent la tête’ (Éphrem le Syriaque, patron

des Églises orientales)

 

Lucidité du corps qui se relâche

Au paroxysme de tension

L’arc tendu libère sa flèche

Tout se relâche. Tout s’apaise

La peur fige l’ensemble

Prend place et s’installe

En même temps que la certitude

De la vie suspendue. De la violence.

Du mystère. De l’ignorance totale

De la beauté. De la nécessité du choc

 

 

  1. ESPACE

 

Au fil de la vie, j’avance dans mon exploration de l’espace. Enfant, j’entre souvent

en contemplation du ciel nocturne parsemé de points lumineux. Intriguée surtout

par le noir profond entre les étoiles. Touchée. Je me sens petite devant un

mystère si grand. Toute petite. Troublée aussi : je ne suis rien en regard de cet

espace immense, pourtant, la moindre chose m’arrive et mon univers entier en

est bouleversé. Étrange cohabitation de deux extrêmes en moi.

Je réfléchis intensément, lis avec ferveur, cherche des réponses chez les

philosophes, dans les églises, auprès des poètes. Parfois je croise un regard,

inconnu mais profond, bon et lumineux. C’est là que je trouve un écho à la

minuscule immensité mystérieuse qui m’habite. L’espace devient un espace de

relations plutôt que de choses, d’idées ou de gens. Je pense à ce moment, juste

avant de mourir, qui arrivera avec certitude. Qu’est-ce qui restera de ma vie ?

Dans mon esprit d’enfant, une réponse s’impose : les relations, nouées avec les

autres. Et au sein des relations, les échanges et les partages. L’impression laissée

sur les autres. Rien d’autre. Juste de l’invisible, de l’intangible. Rien du tout. Le

monde est un espace de relations.

Ce jour-là, celui de l’accident, mon espace se rétrécit brutalement. Il se contracte

jusqu’à ne constituer qu’une zone étroite autour de moi, laissant entrer peu

d’oxygène. Je retiens ma respiration. Je vis en apnée.

Pendant des mois, des années peut-être, je survis. Mon univers est sombre,

humide et froid. Il est si contracté que toute relation, inévitablement, dépérit. La

honte et la peur de provoquer la souffrance m’isolent. Pour brouiller les cartes, je

m’applique à sourire. En jouant au jeu du contentement et de la paix, je me mens

à moi-même et je trompe les autres. Je gagne du temps, mais la joie et l’amour

s’amenuisent et disparaissent. Le respect déserte. Chaque matin, je me réveille en

hurlant silencieusement ‘au secours’, me sentant emportée dans les tourbillons

noirs d’une eau glacée.

Me laisser aller, comme une grosse pierre. Tomber jusqu’au plus profond.

M’abandonner au poids de la culpabilité, à la lourdeur de mon cœur, aux

blessures de mon corps, à la gravité de la situation. Accepter de sombrer, jusqu’à

toucher le fond. Et en touchant le fond, sentir un regain d’énergie, comme une

lumière vacillante au fond d’un long tunnel noir. Maintenir l’attention sur cette

petite lumière, la suivre comme l’étoile polaire. Peu à peu, la voir grossir. En la

voyant grossir, sentir l’espace qui reprend son mouvement d’expansion. Dans

l’espace grandissant, multiplier et nourrir les relations. Sentir l’espace qui se

réchauffe. Et les sourires qui redeviennent des sourires francs et vrais, sur

lesquels je peux compter.

Depuis, mon espace ne cesse de s’ouvrir et de s’élargir. Vers le haut, le bas, à

gauche, à droite, dans le troisième ou la quatrième dimension. Jouer avec le

concept, la texture, le goût, la qualité énergétique de l’espace. L’ouvrir. Le fermer.

Le tenir. Individuel ou collectif. A l’intérieur ou à l’extérieur. L’espace de ce qui se

passe entre nous. L’espace de nos cœurs, de nos corps, de nos âmes.

 

Le rideau tombe. Noir. Fracassant

Les corps légers sont emportés

Dans une danse aveugle folle, impitoyable

Le bruit rempli tout l’espace

Sature les corps livrés au mouvement

La lumière déchire le noir

Silence. Que signifie le silence ?

 

  1. SILENCE

 

Sophie et Julien sortent de l’hôpital, tandis que Mia y reste. Un enfant dans le

coma, c’est un enfant résolument silencieux. Seuls les médecins parlent, font

grises mines et prononcent des paroles du type : ‘peut-être vaut-il mieux qu’elle

n’en sorte pas…’. Ces paroles glissent sur le bouclier protégeant une flamme

d’espoir alimentée avec ferveur. Trouver une porte et pénétrer le silence.

Dans le silence, trouver les mots, les gestes, les caresses, les regards qui

touchent, font écho et résonnent. Se rejoindre, chacun dans sa solitude

silencieuse. Les cœurs, les âmes. Au son des pompes, des fluides dans les tuyaux,

des écrans et des ordinateurs, des alarmes, des commentaires des infirmières

attentives et des médecins inquiets. Ces bruits-là ne comptent pas. Seul compte

l’infini silence. Qui mène à un autre niveau de conscience.

Il me faut des années, dix peut-être, pour accueillir et apprécier le silence. Le

regarder comme un lieu de profonde respiration, de découverte et de paix. Une

parenthèse dans l’agitation du monde. Traverser la cacophonie des voix à

l’intérieur qui se répondent, se renvoient la balle, se félicitent ou s’accusent

mutuellement. Passer à travers l’agitation des pensées. Leur donner libre cours

sans les amplifier. Les observer, en découvrir la couleur et la texture avec

curiosité. Les regarder peu à peu s’annuler l’une l’autre, perdre de leur superbe et

de leur certitude. Sans leur prêter d’attention particulière. Avec patience et une

lueur d’amusement, donner tout le temps nécessaire aux pensées pour qu’elles

retombent, comme des soufflés sortis du four. Écouter à travers les voix, et audelà,

entendre le vrai silence. Le silence fertile et nourricier. Le battement de mon

coeur au rythme du battement de la Terre. A l’unisson. Entendre la musique

fluide et naturelle de mon corps qui vibre dans chaque cellule. Regarder

intensément. Tout cela est très physique, très concret.

Au bureau, les collègues me consultent. Je n’ai ni position, ni pouvoir particulier.

Simplement, je suis une personne de confiance. Un rôle que mon employeur m’a

confié. Chacun peut entrer, s’asseoir et parler ouvertement, en confidentialité. La

société a organisé cette possibilité pour prévenir le manque de respect, les

atteintes à la dignité, et le harcèlement dans le contexte professionnel. Une façon

d’offrir du silence aux employés qui en ont besoin. Possibilité de ralentir, de

laisser décanter les émotions et les pensées se bousculant dans un bruit de fond

épuisant. Cessez de les agiter et de les nourrir, et elles se posent, doucement. La

clarté revient. La clarté de la décision à prendre et de la parole à prononcer.

 

Le rideau se lève

Sur un monde de désolation

La matière des corps

Nous y sommes. Au cœur

Où est la vie dans ce sang ?

Dans ces corps disloqués et meurtris

Les pleurs des uns. Le silence des autres

La conscience qui revient. La douleur

La conscience évadée. Où ?

Évidence des gestes et des paroles

Évidence de la vie qui continue

 

  1. DOUCEUR

 

Cet été là, dans le service des soins intensifs, la chambre est froide, contrastant

avec les températures extérieures. On refuse le silence artificiel. Les enfants sont

réunis. Julien et Sophie arborent leurs pansements et plâtres avec fierté et

humour, ils sourient dans une tentative de détendre l’atmosphère. Mia est

étendue sur un lit, reliée aux médecins par toutes sortes de fils et de tuyaux,

imperturbablement immobile et silencieuse. On a placé un attrape-cauchemar au-dessus

du lit. Un clin d’œil, une invitation à la vie, en réponse à la gravité du

diagnostic de traumatisme crânien.

Longtemps après l’accident, je découvre le Bhoutan. Entrer dans son espace

aérien est une expérience magique. Les larmes coulent sur les visages. Juste des

larmes. A la vue des vallées vertes et boisées de l’Himalaya émergeant des

nuages. Pénétrer un espace d’une autre qualité, d’une autre texture. Une

expérience très personnelle.

Nous parcourrons le pays d’ouest en est, découvrant vallée après vallée, temple

après temple. Au péril de nos vies. Car chaque jour, je crois mourir. Sur les routes

caillouteuse, étroites et sinueuses, à flanc de montagnes vertigineuses. Premiers

jours en pourparlers avec mon angoisse du vide, cette peur viscérale de tomber,

de mourir, de perdre pied, d’être engloutie dans les précipices profonds. Une

terreur qui me momifie soudain sur le bord d’un sentier ou me pousse à me

terrer dans le coin obscur d’un temple. Mon corps refuse obstinément d’avancer

ou de reculer. Je VOIS la chute dans ce vide minéral et hostile. Je SENS le courant

d’air et le rocher rugueux. Je RESSENS le choc fatal au fond du précipice.

Si je continue à respirer, c’est grâce à la présence patiente et attentive des mes

compagnons de route. Ils m’attendent, me parlent doucement ou

impérieusement, me tiennent la main, me racontent des histoires ou m’intiment

d’avancer. Au fil du temps, quelque chose se dissout en moi. Les pourparlers

entre le vide et moi se poursuivent, dans une atmosphère plus détendue. Bientôt,

je suis capable de faire un pas vers le vide, et le vide fait un geste vers moi. Nous

commençons à nous connaître et à nous respecter. Non que les choses

deviennent faciles et agréables, mais l’alignement, l’écoute mutuelle, le respect

amènent un peu de légèreté et d’humour. Bientôt, je suis capable de me tenir

debout près d’un Stupa suspendu dans le vide, de grand ouvrir les bras pour

embrasser l’espace. Puis de sourire, et de rire de soulagement. Alors, je deviens

capable de voir au-delà du vide et de m’intéresser à ce qui occupe l’espace.

En guise de bienvenue, un gouverneur de province nous parle : ‘l’essentiel dans la

vie, c’est d’être heureux et de rendre les autres heureux’ et il continue : ‘nous

sommes tous d’accord là-dessus’ Belle hypothèse pour le fonctionnement de la

société. Sommes-nous vraiment tous d’accord, surtout en ce qui concerne le

bonheur des autres et notre contribution au bonheur des autres?

Ce discours m’intrigue. Aussi, je redouble d’attention et j’observe : les gens, les

bâtiments, la nature, les routes, les animaux. Dans ce pays, la conscience est

systématiquement et minutieusement cultivée : conscience de soi-même, de

l’autre, de la nature, des traditions. La conscience semble engendrer le respect.

Des drapeaux de prière colorés flottent au vent, partout, jusque dans les endroits

les plus improbables et reculés. Des drapeaux diffusant des vœux de bonheur et

de paix. Le pays baigne dans ces vœux et chaque habitant en bénéficie chaque

jour. Serait-ce le secret de la qualité particulière de l’espace ?

‘Véritablement humain sera le jour où chacun pourra dire je en pensant nous’

Aminata Traoré

 

Au fond d’une vallée retirée, apparaît un temple. Dessiné sur un mur, une

immense représentation du mandala cosmique. Dans le brouillard humide du

début de l’automne, le centre bleu azur est un refuge pour mon esprit turbulent.

Les cerceaux concentriques de quatre couleurs, aux quatre points cardinaux

invitent au mouvement. Danse paisible et légèrement euphorisante. Résonnance :

l’univers en moi, moi dans l’univers. Je suis captivée.

Plus tard, nous nous arrêtons dans une auberge pour déjeuner. Sur la terrasse,

Lama Karta est seul. Je le rejoins et l’interroge : ‘Lama, que signifie le mandala

cosmique ?’ Lentement, il tourne son regard vers moi. Le temps est suspendu, les

bruits s’estompent, je suis aspirée par sa présence. Il désigne la tasse que je tiens

à la main et dit : ‘Ajoute du lait et du sucre dans ton thé’.

 

Son regard est droit, clair, pénétrant. Le ton déterminé et doux. Une gifle en

même temps qu’une caresse. Ralentissement. L a vibration change, le silence

s’approfondit, les montagnes s’immobilisent. Je me sens humble, reconnaissante

et complètement désorientée. Propulsée dans une autre dimension. Réduite au

silence. Je reçois une leçon. Les mots sont comme des graines semées au vent. Je

les vois s’envoler des mains de Lama Karta, planer, atterrir doucement en moi, et

pénétrer le terreau de mon inconscient. Ca dépasse mon entendement. Je salue

Lama Karta en signe de remerciement.

‘A toute question, cherche la réponse dans l’expérience directe et immédiate.

Surtout si la question te passionne. Tempère ta réflexion. Assouplit ton activité

mentale. Si la réalité a la forme d’un liquide brûlant, fort et noir, adouci-le en

ajoutant un nuage de lait et quelques cristaux de sucre. Toute réalité peut être

vécue avec douceur, nuances et gentillesse.’

 

Tentation de rejoindre

Un ailleurs coloré, lumineux

Attraction de la vie qui refuse la possibilité du choix

Ramène la conscience dans un geste abrupt

Dures réalités. Dures incertitudes

Énergie puisée au plus profond

Abandon à la compétence des hommes

Abandon à la chaleur de gestes anodins

Partage de la douleur. Partage de la peur

Abandon total.

 

  1. JOIE

 

Sortir du coma, c’est renaître. Pas d’un coup, comme lors de la mise au monde

d’un nouveau né. Ni comme le paralytique qui se lève et marche. D’abord, le

corps se réchauffe, il reprend des couleurs, d’une façon presque imperceptible.

Plus tard, une paupière se met à trembler. Mouvement, premier signe de vie

annonçant la possibilité d’une renaissance. Après trois semaines d’immobilité

totale, on s’extasie, se félicite, se sourit, se congratule. A ce stade, tout n’est

encore que potentialité. Croiser les doigts. Être présent.

Succession d’instants magiques à chaque nouveau signe de vie. Rester dans

chacun de ces instants. S’y enraciner. Sans basculer dans le suivant, un

mouvement qui amène inévitablement les questions, le doute, l’inquiétude.

Balancier, depuis l’espoir jusque l’angoisse, et retour à l’espoir. Voir la motricité

du corps réapparaître timidement, sans s’interroger sur les capacités

respiratoires. Remarquer la main droite bouger légèrement. S’en réjouir.

Remercier. Sans se demander pourquoi la main gauche reste immobile.

Accueillir la conscience qui revient peu à peu. Un jour, Mia se remet à parler. A

cet instant précis, je suis seule à ses côtés dans la chambre du service

pédiatrique où les médecins l’ont transférée. Ce ne sont pas des balbutiements

mais un déversement cohérent de mots. Elle raconte tout ce qui s’est passé,

exactement un mois auparavant, comme si ça venait d’arriver : la voiture,

l’autoroute, l’accident, le ciel, les secouristes.

Je suis surprise d’entendre son récit qui ne s’arrête pas au choc, au basculement

dans le coma. Non, son histoire continue, au-delà. Elle la raconte d’une traite,

dans un long monologue inspiré, le regard dans le vide. Puis elle se tait. Plus

jamais Mia n’évoquera ces souvenirs, comme s’ils étaient évacués, dissolus ou

enfouis à jamais dans son inconscient d’enfant.

Accueillir la vie, là où elle survient, quand elle survient. Sans porter attention aux

endroits où l’élan vital est encore absent. Donner à Mia le temps de faire chaque

pas dans la confiance. Apprécier ce qui est donné aujourd’hui, sans s’interroger

sur ce que demain nous réserve. Un chemin long de deux années, de petites

victoires et de grandes avancées, de frustrations et de moments de soulagement.

 

Un travail de chaque jour. Patient et déterminé. Chaque jour, joie et désespoir se

côtoient. Chaque jour, une nouvelle découverte.

Les enfants sont adultes aujourd’hui. Tout ça est loin, de l’histoire ancienne. De

même que de l’histoire actuelle, qui nous constitue, ici et maintenant. De l’histoire

présente, nourrissant nos âmes et nos chemins. Je les regarde avec

émerveillement, tous les trois, et une reconnaissance infinie. D’où tiennent-ils

cette patience vis-à-vis des jeunes enfants, ce désir de prendre soin des autres, ce

goût du simple et du beau, cette passion pour une vie juste ?

‘Je préfère une sagesse de la joie qui assume toutes les peines de l’existence. Qui es embrasse pour mieux les transfigurer… une sagesse fondée sur la puissance

du désir et sur un consentement à la vie, à toute la vie…’ Frédéric Lenoir

Joie post-traumatique. Au-delà du stress. Lorsque le traumatisme dynamite les

portes verrouillées, ouvre les horizons et dissous les frontières. Lorsqu’il envoie

aux oubliettes tout ce qui est MOI : MA culpabilité, MES espoirs, MA colère et MA

peur. Et qu’une énergie circule et me relie au monde, aux enfants et au-delà

d’eux, à tous les autres êtres. Alors, il s’agit de NOUS. Et dans cette perception du

NOUS, il y a une JOIE immense.

 

Un éclair est tombé

Est-il tombé du ciel ?

Ou monté de mon être ?

Le monde s’illumine

Déchiré par une intense lumière

Dans le fracas d’une onde de choc

Mouvement de tout le corps

D’un tout dans le corps

Instantanéité fulgurante

 

 

Pierre Guelff

Pierre Guelff

Pierre GUELFF est journaliste, auteur et chroniqueur radio et presse écrite. À travers ses ouvrages, ses émissions et ses chroniques, il défend avec passion la Nature, les notions de terroir, de tradition, de solidarité et de fraternité universelle… À « Fréquence Terre-Écolodio », il anime “Littérature sans Frontières”, "Nature sans Frontières" et "La Nuit porte conseil". Sur son site officiel retrouvez toutes ses émissions radio et tv (RTBF, VivaCité, TV5 Monde), ses ouvrages, sa biographie.

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